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Et si tout recommençait. En musique....

Sous les pavés, les plages…

Sous les battements d’une contrebasse, la voix prophétique de Jean-Paul Sartre.

Sous les entrelacs d’une viole de gambe et d’un saxophone soprano,

les protestations, la houle des manifestants.

Mai 68 fait sons.

Cinquante ans après cette parenthèse utopique, est-il encore interdit d’interdire ?

Le vieux monde est-il derrière nous ?

Mai 68 a-t-il été un précipité de l’Histoire ? Ou un charivari sans lendemain ?

A ceux qui doutent encore de cette rupture,

à ceux qui n’ont pas digéré ce changement de paradigme,

le trio formé par Benoit Keller, Denis Desbrières, Aymeric Descharrières fait œuvre de création.

Comme on le proclamait alors sur les campus, l’action ne doit pas être une réaction, mais une création.

En toute liberté. Faire la musique, pas la guerre : That Is no question.

Explicit Liber.

Cette citation latine sous fond de revendications datées, syncopées, peut paraître anachronique.

L’ouvrage est-il achevé ? A écouter ses pulsations, il n’est visiblement pas terminé.

La « parenthèse révolutionnaire » de Mai 68 a-t-elle été refermée ?

Et si tout recommençait. En musique.

 

Vincent Charbonnier

They Can Get Started...

Benoît Keller, Aymeric Descharrières, et Denis Desbrières mettent en musique Mai 68 dans Explicit Liber. Hommage ténu aux poings tendus.

Explicit Liber quesako ? « L’Explicit Liber est une enluminure, c’était au Moyen-Âge, une sorte de signature du pape pour valider la lecture d’un document. C’est une manière de terminer un chapitre. C’est, pour moi, une façon de changer d’air, de refermer ma période de travail avec les arts du cirque.

En parallèle, j’ai beaucoup travaillé sur l’histoire des mouvements sociaux.» En 1999, Benoit Keller rejoint le trio Résistances aux côtés de Bruno Tocanne et Lionel Martin, pour un premier travail d’arrangements et de réappropriation de thèmes révolutionnaires. Le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden est mis sur la balance à égalité avec quelques chants révolutionnaires marquants comme le Chant des Partisans. Exit le pape, les bulles et les chasubles, la veine protestataire seule servira de viatique.

Animé d’un intérêt hérité d’un oncle paternel, syndicaliste affirmé, Benoît Keller remue, remixe et relie archives sonores liées aux manifestations et de réunions syndicales, imagiers de révolte et penchants solides pour les périodes baroque et Renaissance.

Une paire d’années plus tard, le matériau est prêt à être animé. De fougue et de hargne ? Pas certain. Si le trio Keller (contrebasse, viole de gambe, bouzouki, effets), Descharrières (saxophone soprano, ewi, voix, effets) et Desbrières (batterie, effets) parle bien de contestation, le petit livre rouge ne fait pas religion et la triangulation se fait d’abord par la mélodie. « Je suis un contrebassiste amoureux de mélodie. Denis a une manière très mélodique d’aborder la batterie, en trio on peut s’en rendre compte davantage. Il utilise un set particulier avec deux toms basses et une deuxième caisse claire. Le son de soprano d’Aymeric, la liberté avec laquelle il s’approprie une mélodie est très intéressante quant à l’expression des sentiments. On se rapproche des slogans braillés dans les manifs.»

Imaginaire collectif.

Projet de musique avant tout, Explicit Liber a été cependant composé avec la vision de ce qu’étaient les mouvements sociaux. « Si on prend l’allocution de Sartre à Billancourt, je ne diffuse pas les images mais nous avons en tête très clairement, Aymeric, Denis et moi, la vision des ouvriers qui protestent derrière, les violences policières, une interview de journaliste. On en restitue seulement quelques pistes sonores et la musique laisse une place très importante à l’imaginaire, à la mémoire collective.» 68 est aussi une révolution graphique. Les rotatives et les cadres de sérigraphie séchaient à peine et faisaient la nique à l’info officielle frappée du seau ORTF. L’artisanat visuel et bagarreur prévenait : « attention, la radio ment !». C’est le même artisanat qui guide les compositions d’Explicit Liber, notamment les affiches de 68 illustrant les rapprochements des milieux ouvriers et étudiants. Certains morceaux, comme Implicit 68, improvisation à la viole de gambe, ont été créés à partir de l’affiche Retour à la Normal, celle où on voit les béliers rassemblés foncer cornes baissées.

Revendiquer.

Au-delà de la geste réfractaire, que viennent donc faire sur ce pavé, trois cocos nés de la génération post-68 ? Quelles ont pu être les discussions du trio sur l’héritage d’une révolution inachevée pour certains, confisquée pour d’autres ? « Nous avons un lien commun à l’histoire de la contestation et des musiciens qui la porte, nous avons cet intérêt commun pour les musiques engagées, pour l’improvisation libre, pour l’histoire du jazz : des work songs à la création du jazz dit free. Nous sommes tous issus du milieu minier ou ouvrier. Il y a de fait une envie de revendiquer des choses, musicalement et intellectuellement.» Revendiquer et surprendre. Là où on pouvait attendre des lignes brutes, un son rustaud, du grain sec, le trio embrigadé choisit la ligne claire. Pas de guitare électrique, pas de soufflant époumoné. « Tout découle de la mélodie mais aussi du rôle de bassiste. Avec des instrus comme la viole de gambe, ancêtre de la basse avec un ambitus très large, parfait pour les deuxième voix, ou encore le bouzouki, nous pouvons jouer d’autres sortes de basses. Leurs sonorités peuvent rappeler par écho les sonorités entendues chez Pink Floyd ou dans les protest song jouées à la guitare 12 cordes. » Du Flower Power au soft power trio. Dont acte.

Guillaume Malvoisin – Tempo numéro 66 – mars 2018

Une lutte peut-elle réussir sans chant d’union ?

En plein cinquantenaire de 68 et des commémorations esquissées ou matraquées, le trio Explicit Liber expose une relecture des aspirations de la jeunesse face aux caciques inamovibles, une relecture des possibles malmenés. Et ça, ça joue en pleine bourre d’une actu qui cherche à imposer un modèle unique et étroit, ça fait du bien. La chienlit ? Oui ! Avec finesse et classe. C’est à se réjouir de savoir qu’en marge d’une tournée BFC montée suite à son missionnement par le centre Régional du jazz, ce projet est joué dans les lycées.

Jeudi soir, c’était au nouveau petit club de La Vapeur (Dijon) pour le D’Jazz Kab de Media Music.

3 musiciens et mai 68, donc.

Si l’explicite se tape l’affiche, on doit pouvoir déceler de l’implicite. Et c’est là que se niche la beauté du projet conduit par Benoit Keller, Aymeric Descharrières et Denis Desbrières.

Dans le geste de détourner le regard. Dans l’entêtement du trio à fournir à sa propre musique du sentiment. Il y a de la tendresse enragée dans ce set qui apparait comme une suite fluide et tendue. Et si la pudeur discrète ou des assauts façon grande gueule masquent ce soin du sentiment, c’est à dessein.

Le parti est pris, les positions politiques sont assumées mais cela reste habilement du côté de l’implicite, l’explicite, quant à lui, s’emparant des charges musicales qui allient dans un même mouvement – ici le mot élan devrait s’imposer – mélodies chevillées au groove, relecture d’héritage et émotions passées au seul filtre de la sincérité. 

Ça ne joue pas l’insurrection, ça illustre encore moins le côté vintage-jolio-sympatoche des revendications soixante-huitardes mais ça exalte l’appétit de l’auditeur en rendant un hommage artisanal au populo en action alors. Artisanal jusque dans la noblesse d’un objet sonore fait et pensé la main. On peut s’autoriser un peu de scepticisme face à la déférence vis-à-vis de la harangue sartrienne un peu hâbleuse voire au détournement électrique du bouzouki. Le reste, reste très classe.

La dureté des archives sonores échoit au contrepoint de la contrebasse et laisse le champs libre aux frappes imparable et aux creusements mélodiques inlassables de la doublette sax soprane/Ewi. On croise donc dans Explicit Liber des voix documentées, le strabisme vocal de Sartre comme la voix nerveuse et pragmatique de l’inconnu. On croise des jeux sur l’ambitus de chaque instrument. On y croise de petits suspens rythmiques tendax Shaft où les black Panthers sautent sur le pavé parigot. On y braille des litanies polako minuscules, des relectures de chants maintes fois relus. Comme ce Chant des marais, chant des premiers déportés devenu entre temps chant de ralliement du MLF.

L’histoire rejoue sans cesse ses erreurs et la veille populaire ses hymnes.

Peut-être est-ce d’ailleurs un constat de faillite, et le trio d’Explicit Liber de poser en marge cette question :

une lutte peut-elle réussir sans chant d’union ?

 

Badneighbour – PointBreak – mai 2018

Chronique d’un concert...

Chers amis,

En direct-love du club de La Vapeur de Dijon (21), pour l’étonnant spectacle du trio Benoît Keller (contrebasse, guitare, viole de gambe, bouzouki, effets), Aymeric Descharrières (saxophone soprano, ewi, voix mégaphonique, effets) & Denis Desbrières (batterie, effets), intitulé « Explicit Liber » (jazz contestataire), programmé par les amis de Média Music, dans le cadre de D’Jazz Kabaret.

On connait bien ces formidables musiciens depuis belle lurette et on les a appréciés dans moult concerts et spectacles. Mais, là, le concept est vraiment surprenant et stimulant. Le cinquantenaire de Mai 68 est l’occasion pour le trio de célébrer le moteur à explosion et shaker à idées que furent les événements et pensées d’alors.

Ça commence, scène vide, par « L’Internationale » et par des slogans de manif enregistrés. Et puis, les musiciens arrivent et installent une musique où la liberté d’un jazz saxophonique en fusion vient se brûler les zèles à une rythmique limite rock qui n’en demandait pas tant.

L’une des belles idées de ce moment intense est, entre les morceaux instrumentaux, de laisser parler les protagonistes de l’époque, qu’ils soient anonymes de la rue, vedettes (Sartre, Cohn-Bendit, De Gaulle, Georges Ségui,…) ou journalistes (Elkabach, Bourret, Schneider,…), dans un dispositif scénique original où tournent des magnétos à bande vintage. Et qu’elle bastonne ou qu’elle s’envole avec lyrisme, la musique est toujours juste, dans le sens où elle raconte -avec ferveur ou avec douceur- les doutes, les turbulences et les enthousiasmes d’alors. Ici, tout est cash et sans faux semblants : ça joue une musique sincère ayant su s’affranchir du collier des conventions et caricatures faciles liées aux idées reçues sur ce véritable moment de notre histoire contemporaine.

Et en ce mi-centenaire, où on entend tout et n’importe quoi sur Mai 68, qu’est-ce ça fait du bien de l’envisager de la sorte ! Benoît Keller, Aymeric Descharrières & Denis Desbrières nous racontent une histoire passionnée et passionnante avec une liberté, une fraîcheur et une originalité qui nettoient les oreilles et flattent l’esprit comme rarement.

On se rappelle les slogans qui fleurissaient alors, tels que « Cours, camarade, le vieux-monde est derrière toi ! ». Hé bien, le trio parvient avec brio, au travers d’une musique sans frontière (du baroque délicat au rock primitif, en passant par un jazz tribal), à imager ces slogans musicalement et à les faire résonner et raisonner à nos sens flattés et ravis. Au point qu’ils nous entraînent dans leur folle sarabande manifestive et qu’on défile volontiers avec eux, le mégaphone (pas aphone du tout) à la main droite et le poing gauche levé, vers des lendemains plus lumineux. Avec l’énergie de l’espoir… 

Franck Halimi – Chronique Facebook – mai 2018

explicit liber : Mai 68 aujourd'hui...

Dans le cadre D’JAZZ KAB de l’association Media Music Dijon, 50 ans après mai 68, le trio EXPLICIT LIBER nous propose un nouveau mois de mai… en 2018 !

info document - voir en grand cette imageLe créateur s’appelle Benoît Keller, auteur-compositeur, contrebassiste. Il a décidé de tourner la page des arts du cirque où il a tenu fidèlement durant de longues années une place de musicien, pour se diriger maintenant vers d’autres aventures musicales.
Depuis plusieurs années Benoît recherche l’histoire et l’engagement d’anciens, dans ce qu’était en 1968 la vie sociale. Son oncle, impliqué dit-il, puis son père ont vécu des moments forts de mai 68. Benoît décide donc un jour, de retrouver des traces sonores de ces temps forts de notre Histoire collective pour les faire revivre avec sa musique.

Au delà des frontières de sa région la Bourgogne, Il parcourt les brocantes et autres lieux de ventes publiques, découvre et achète d’anciennes bandes sonores et disques vinyle de cette époque, des extraits de discours divers d’ouvriers dans les manifs, de manifestations à la Sorbonne, de déclarations d’hommes politiques comme certaines devenues historiques de Charles De Gaulle, ou de Jean Paul Sartre devant les usines Renault de Boulogne Billancourt, documents sonores uniques diffusés notamment à la radio et sur RTL. On écoute aussi des enregistrements avec des commentaires de journalistes en direct dans Paris, présents sur le terrain des affrontements de mai et tout près des barricades.

info document - voir en grand cette imageIl y a un an, avec tous ces éléments sonores précieusement collectionnés au fil du temps, nourris des compositions qu’il écrit spécialement, le bourguignon décide avec deux amis complices musiciens qui se connaissent depuis plus de vingt ans, Aymeric Descharrières saxophoniste et Denis Desbrières batteur percussionniste, de monter un spectacle-concert justement en hommage à cette époque alors synonyme d’un désir de changement réel de société et d’une soif de liberté.
Le spectacle devient alors un véritable voyage dans notre histoire, au cœur même de mai 68, voyage musical et poétique, synonyme ici de « jazz liberté ! », une création totalement épousée, partagée et assumée par ces trois musiciens. Au diable donc la chienlit !

Dans l’une des deux nouvelles salles de La nouvelle Vapeur à Dijon, les trois musiciens vont délicatement installer l’espace de leur jeu et le cœur de leur scène d’histoire sonore.
Deux magnétophones à bandes récupérés par Benoît, sont volontairement disposés bien en vue du public, l’un est positionné sur le devant de la scène, le second en fond et bien présent.
Ces deux appareils devenus presque des reliques à l’heure du numérique, vont pendant une heure et quart diffuser presque en permanence, des documents uniques et précieuses archives sonores, montées avec amour par l’initiateur du projet.
Cette toile de fond nous replonge carrément cinquante années en arrière. Des spectateurs qui ont connu de près ou de loin ces moments là ne cacheront pas une certaine émotion, cela transparaîtra même sur leur visage et dans leurs dires, après le rappel.
Les écritures de Benoît sont pour la plus part des mélodies colorées, elles sont jouées et interprétées principalement avec brio par le saxophoniste Aymeric Descharrières, brillantissime !
info document - voir en grand cette imageEn quelques années ce jazzman que j’ai rencontré il y a plus de quinze ans et qui vit près de Dijon, a véritablement plus que grandi, ce passionné s’impose et s’emporte avec une maîtrise parfaite de son instrument, une assurance technique qui lui permet à sa façon de produire tout ce qu’il a envie de nous donner tout ce qu’il a au plus profond de son corps et de son cœur et dans ce spectacle particulier, lors des différents moments de l’évolution de la musique.
Durant cette manifestation musicale pacifique, Aymeric se saisira aussi d’un mégaphone, comme un vrai manifestant, il éructera en polonais, ses grands-parents le sont d’origine, quelques mots extraits d’un discours m’a t-on dit de Lech Walesa, « l’esprit mai 68 » ne se vivait pas qu’en France, les lignes bougeront aussi sur plusieurs années hors des frontières de l’Europe.

Denis Desbrières quant à lui, s’affirme comme un fin maître, un solide des percussions. L’homme est délicat, plutôt discret, il sait parfaitement caresser les peaux des principaux éléments de sa batterie, comme il sait aussi préciser tous ses gestes pour faire résonner de la manière la mieux adaptée les voix ou les cris de ses cymbales, tout cela au rythme des besoins de l’écriture de Benoit. Denis en osmose, porte avec grandeur le trio.

info document - voir en grand cette imageBenoît à la longue chevelure qui nous rappelle pour certains un peu « Woodstock », a disposé pour sa création quatre instruments à cordes près de lui. Certes, on le connaît comme un grand contre bassiste mais ici il se partagera dans l’utilisation adaptée de ses instruments à cordes, ce sera pour beaucoup une surprise.
Benoît à en effet ajouté à sa contrebasse, pour les besoins de son histoire musicale, une guitare, une viole de gambe et un bouzouki. La viole de gambe, il l’a découverte il y a tout juste deux ans car depuis longtemps Benoît est aussi un amoureux de la musique baroque.
La viole de gambe, il en joue avec grâce et douceur. L’écriture de la lumière sur la scène avec le choix de couleurs chaudes, ajoute à son jeu un réel surplus de sensualité, le tout marié avec des sons sous-jacents de manifestations, tout cela est fait pour nous transporter ici ou là… dans l’ambiance de ce que devait être mai 68,

En autodidacte de ce bel instrument, Benoît a très vite décidé de l’intégrer dans le trio Explicit Liber.
On retrouve dans ses écritures, de belles tonalités celtes et couleurs irlandaises de surcroît.
Quant aux improvisations que l’on attend en écoutant du jazz, elles sont toujours décidées bien à propos, ici pas d’excès, le musicien se marie aux éléments sonores qui l’entourent, qui dictent aussi le rythme des enchaînements. Parfois c’est aussi l’arrivée d’un silence des instruments, mais la bande sonore du moment vécu est toujours là, nous faisant revenir d’un seul coup pour les plus anciens d’entre nous, songeurs d’une époque pas si lointaine…
Qu’en pensent alors les moins de vingt ans ? La contestation est là, elle demeure et j’imagine qu’elle ne disparaîtra pas de si tôt.

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Enfin, le trio répond aux nombreux applaudissements avec un rappel choisi et de circonstance : « Ah ! le joli mois de mai à Paris » chant révolutionnaire en 1968 du Comité du Théâtre de l’Epée de bois. Le texte s’achève par cette phrase visionnaire : Ah ! le prochain mois de mai à Paris !!

Article et photos : Jacques REVON

Avec explicit liber, le jazz fait revivre la contestation sociale

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