Guillaume Malvoisin pour Tempo magazine

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Guillaume Malvoisin pour Tempo magazine

They Can Get Started…

 

Benoît Keller, Aymeric Descharrières, et Denis Desbrières mettent en musique Mai 68 dans Explicit Liber. Hommage ténu aux poings tendus.

 

Explicit Liber quesako ? « L’Explicit Liber est une enluminure, c’était au Moyen-Âge, une sorte de signature du pape pour valider la lecture d’un document. C’est une manière de terminer un chapitre. C’est, pour moi, une façon de changer d’air, de refermer ma période de travail avec les arts du cirque.

 

En parallèle, j’ai beaucoup travaillé sur l’histoire des mouvements sociaux.» En 1999, Benoit Keller rejoint le trio Résistances aux côtés de Bruno Tocanne et Lionel Martin, pour un premier travail d’arrangements et de réappropriation de thèmes révolutionnaires. Le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden est mis sur la balance à égalité avec quelques chants révolutionnaires marquants comme le Chant des Partisans. Exit le pape, les bulles et les chasubles, la veine protestataire seule servira de viatique.

 

Animé d’un intérêt hérité d’un oncle paternel, syndicaliste affirmé, Benoît Keller remue, remixe et relie archives sonores liées aux manifestations et de réunions syndicales, imagiers de révolte et penchants solides pour les périodes baroque et Renaissance.

 

Une paire d’années plus tard, le matériau est prêt à être animé. De fougue et de hargne ? Pas certain. Si le trio Keller (contrebasse, viole de gambe, bouzouki, effets), Descharrières (saxophone soprano, ewi, voix, effets) et Desbrières (batterie, effets) parle bien de contestation, le petit livre rouge ne fait pas religion et la triangulation se fait d’abord par la mélodie. « Je suis un contrebassiste amoureux de mélodie. Denis a une manière très mélodique d’aborder la batterie, en trio on peut s’en rendre compte davantage. Il utilise un set particulier avec deux toms basses et une deuxième caisse claire. Le son de soprano d’Aymeric, la liberté avec laquelle il s’approprie une mélodie est très intéressante quant à l’expression des sentiments. On se rapproche des slogans braillés dans les manifs.»

 

Imaginaire collectif.

 

Projet de musique avant tout, Explicit Liber a été cependant composé avec la vision de ce qu’étaient les mouvements sociaux. « Si on prend l’allocution de Sartre à Billancourt, je ne diffuse pas les images mais nous avons en tête très clairement, Aymeric, Denis et moi, la vision des ouvriers qui protestent derrière, les violences policières, une interview de journaliste. On en restitue seulement quelques pistes sonores et la musique laisse une place très importante à l’imaginaire, à la mémoire collective.»

 

68 est aussi une révolution graphique. Les rotatives et les cadres de sérigraphie séchaient à peine et faisaient la nique à l’info officielle frappée du seau ORTF. L’artisanat visuel et bagarreur prévenait : « attention, la radio ment !». C’est le même artisanat qui guide les compositions d’Explicit Liber, notamment les affiches de 68 illustrant les rapprochements des milieux ouvriers et étudiants. Certains morceaux, comme Implicit 68, improvisation à la viole de gambe, ont été créés à partir de l’affiche Retour à la Normal, celle où on voit les béliers rassemblés foncer cornes baissées.

 

Revendiquer.

 

Au-delà de la geste réfractaire, que viennent donc faire sur ce pavé, trois cocos nés de la génération post-68 ? Quelles ont pu être les discussions du trio sur l’héritage d’une révolution inachevée pour certains, confisquée pour d’autres ? « Nous avons un lien commun à l’histoire de la contestation et des musiciens qui la porte, nous avons cet intérêt commun pour les musiques engagées, pour l’improvisation libre, pour l’histoire du jazz : des work songs à la création du jazz dit free. Nous sommes tous issus du milieu minier ou ouvrier. Il y a de fait une envie de revendiquer des choses, musicalement et intellectuellement.»

 

Revendiquer et surprendre.

 

Là où on pouvait attendre des lignes brutes, un son rustaud, du grain sec, le trio embrigadé choisit la ligne claire. Pas de guitare électrique, pas de soufflant époumoné. « Tout découle de la mélodie mais aussi du rôle de bassiste. Avec des instrus comme la viole de gambe, ancêtre de la basse avec un ambitus très large, parfait pour les deuxièmes voix, ou encore le bouzouki, nous pouvons jouer d’autres sortes de basses. Leurs sonorités peuvent rappeler par écho les sonorités entendues chez Pink Floyd ou dans les protest song jouées à la guitare 12 cordes. » Du Flower Power au soft power trio. Dont acte.

 

Guillaume Malvoisin

Tempo magazine

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